Que dit Alexandre en consultation?

Je m'appelle Alexandre, j'ai 32 ans. Je suis ingénieur. J’ai fait de belles études, good job, CDI, un salaire confortable, quelques amis sincères, une vie rangée comme il faut. Je suis en couple avec Manon depuis plus de dix ans. Elle est la seule femme que j’ai connue intimement. On s’est rencontrés jeunes, on s’est choisis, aimés, construits ensemble. On a passé nos années étudiantes, nos premiers salaires, nos premiers emménagements côte à côte. Manon fait partie de ma vie. Mieux : elle est ma vie. Et pourtant… je doute.

Elle a voulu qu’on achète un appartement. Moi, je me disais : on a le temps. Elle veut qu’on se marie. Tous nos amis en passe par là. Elle parle de bague, de robe, de fête. Et moi, je me demande si je ne suis pas en train de passer à côté de quelque chose. D’une autre femme. D’une autre vie. D’un autre moi.

Est-ce que je veux des enfants ? Je n’en sais rien. Elle me dit que oui, parce que j’adore mes neveux. Mais est-ce que ça veut dire que je veux devenir père ? Est-ce que rire avec des enfants qu’on peut rendre à leurs parents, c’est pareil qu’en avoir ? Est-ce que ce n’est pas justement parce que je peux les rendre que je les aime tant ?

Je n’ai envie de rien. Ni de fuir, ni de m’engager. Je suis là, suspendu. Comme un funambule entre deux buildings, sans savoir si je dois avancer ou rebrousser chemin. Je l’aime, Manon. Elle est douce, compréhensive, patiente.  Mais je me demande : est-ce qu’on peut aimer quelqu’un à 18 ans et continuer à l’aimer à 32 sans jamais se poser la question de l’ailleurs ? Est-ce qu’un amour qui n’a jamais été comparé à un autre est un amour "complet" ? Est-ce que c’est un manque ou une chance ? Est-ce que je suis en train de saboter ce que j’ai de plus beau ?

Je n’ai pas de réponse. Je n’ai que des doutes. Et un immense "on verra bien" collé au fond du ventre. Pourquoi faut-il toujours décider ? Pourquoi faut-il toujours faire des choix, poser des jalons, signer des actes notariés, faire des enfants, inscrire les choses dans le marbre ? Pourquoi ne pas rester là, un peu flottant, à aimer comme je peux, sans plan, sans bague, sans horizon ?

Je m'appelle Alexandre. J’ai 32 ans. J’ai aimé une seule femme. Et aujourd’hui, je me demande : est-ce que je suis encore moi, ou seulement le produit de ce couple dans lequel je me suis construit ? Et si je ne sais pas qui je suis… comment pourrais-je savoir ce que je veux ?

 

Ma réponse 

Ton message parle à de nombreux hommes que je reçois en consultation, pas seulement ceux qui doutent, mais ceux qui n’ont jamais eu le droit de douter à voix haute. Poser la question de l’amour, du désir, de l’engagement, c’est encore perçu comme une faiblesse, une trahison, ou un manque de maturité pour certains hommes. Et pourtant… c’est exactement l’inverse.


Que signifie être un homme engagé aujourd’hui, dans un monde où le modèle paternel est souvent dépassé, et où les repères ont changé ?

Tu n’as connu qu’une seule femme. Tu as fait ce qu’on attendait de toi : études brillantes, carrière, couple stable. Mais aujourd’hui, une voix s’élève en toi, plus sourde, plus personnelle : "Et moi dans tout ça ? Qui suis-je, vraiment, en dehors du rôle du bon gars, du mec fiable, du futur père potentiel ?"

Tu m’as dit avoir grandi avec un modèle d’amour romantique, avec un fond de pratique religieuse, où l’on "trouve la bonne" et on "fait sa vie". Mais on oublie souvent que "faire sa vie", c’est aussi la questionner, parfois la bousculer. Vouloir autre chose ou vouloir vérifier, ça ne veut pas dire tout casser. Ça veut dire devenir acteur de ses choix. Et c’est précisément ce que tu es en train de faire. Tu n’es pas en crise. Tu es en transition.

Manon, que tu aimes, incarne une forme de stabilité, de loyauté, de complicité. Elle t’a connu et aimé à un âge où tu te construisais encore. Aujourd’hui, tu touches peut-être à un moment-clé du développement masculin : celui où il faut se réapproprier sa trajectoire, se poser non pas la question de l’autre, mais celle du "moi".

Et cette question est plus difficile à porter pour un homme. On nous a rarement appris à parler de nos doutes affectifs sans qu’ils soient vus comme des fuites ou de l’égoïsme. Alors que, bien au contraire, ce sont des signes de conscience, d’intégrité.

Tu te demandes si tu veux des enfants. Tu dis "je n’ai envie de rien". Peut-être n’as-tu jamais eu l’occasion de désirer pour toi-même. Peut-être as-tu été porté par les étapes "normées", sans jamais avoir la possibilité de te demander : "Est-ce que je choisis, ou est-ce que je suis choisi ?" Ce moment de pause est donc sain, vital même. Il ne parle pas de rejet. Il parle de reconnexion. De construction.

Ce que tu vis est précieux. C’est une mise à jour de ton logiciel intérieur. Et cela ne se fait ni contre l’amour, ni contre les femmes, ni contre la famille. Cela se fait pour toi, et donc, potentiellement, pour un couple plus libre, plus lucide, plus vrai.

Je t’encourage à parler de tout cela avec Manon. Sans chercher à décider, mais en cherchant à te dire. sans t’enfermer dans un rôle. Car au fond, c’est ça être un homme aujourd’hui : apprendre à être fidèle à soi, avant de promettre quoi que ce soit à l’autre.